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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 12:04




Cette fresque est composée de 40 carnets.

 

2001 - 2008 : 40 carnets achevés à ce jour.

La fresque représente 8 années de vie.

 

Chaque carnet mesure 26,5 centimètres de haut sur 18 centimètres de large et 3 centimètres d’épaisseur ; il contient cent vingt-huit pages, et pèse environ 600 grammes.

La fresque a pour dimension 1 mètre de haut sur 2 mètres de long et 3 centimètres d’épaisseur.

 

4992 pages remplies en 2754 jours

 

La fresque comme :

Une plaque de carrés de chocolat

Un matelas bien rembourré

Un feuilleté farci

Un mille feuilles

 

Une bibliothèque de plats (et non de dos)

 

de l’étalé et de l’enfoui, du présent et du passé

 

Chaque carnet comme :

un gros pixel d’une image globale

un petit instant dans une nappe de temps

un atome dans la matière

une goutte dans l’eau de la mer

un morceau dans une couverture en patchwork

un corps dans une foule

un être dans la succession des générations

 

Un travail sur la dimension :

de petites choses sur de petites feuilles, collées, cousues, superposées et mises bout à bout, finissent par envahir un espace de 2 mètres carrés, comme de petites toiles qui en s’épaulant créent un grand tableau.

 

Un travail sur l’épaisseur :

en deçà de la surface de la fresque, derrière chaque couverture de carnet, il y a des pages, un contenu feuilleté, qui racontent une vie comme les couches de terrain retracent l’historique d’un lieu. Sous la surface de la mer, sous la peau d’un être, il y a une profondeur, un autre monde, qu’il faut pénétrer.

 

Un travail sur le temps :

Cette épaisseur est constituée de matière mais aussi de moments précieusement accumulés. La fresque s’effeuille pour remonter le temps. La peinture est faite de temps superposés, d’effacement de l’ancien pour que le nouveau surgisse, de tableaux perdus pour qu’un seul apparaisse finalement en surface, porté par toutes les images qui l’ont précédé, qui ont contribué à sa naissance, mais qui ont dû disparaître. Les pages du carnet préservent les couches perdues dans l’épaisseur de la matière du tableau. Il suffit de remonter le fil des pages pour retrouver les premières formes. La fresque est une couche de mémoire stratifiée.

 


9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 14:24


citation G Deleuze.

8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 17:04

Pourquoi quelque chose serait-il plié ?  Ca sert à quoi être plié ? Ca sert à quoi être replié ? Si les choses sont pliées , c’est pour être mises dedans. Voilà au moins une réponse. Les choses ne sont pliées que pour être enveloppées.

Gilles Deleuze

 

Dans la forme du carnet, il y a forcément du temps. Il y a toujours une chronologie, quel que soit le sens de lecture. Et le sens de lecture de chaque civilisation correspond à sa représentation de l’axe du temps (peut être même de l’espace). Le carnet est une tartine de temps bien étalé.

 


Dans la forme du carnet, il y a le souci de conserver, de thésauriser, de se préserver du vide et de la perte, de la mort et de la disparition. On se doute que l’être humain étouffe sa peur fondamentale sous l’accumulation matérielle ; la société de consommation s’efforce de l’aider ; le carnet est un mode élaboré d’accumulation.

 

Dans la forme du carnet, il y a un effort d’ordre et d’organisation pour faire face à l’entropie débordante. Un carnet est une expression de la préoccupation humaine qui vise à maîtriser et à rationaliser le chaos à l’échelle de l’univers.



 

Faire un carnet de morceaux épars, c’est donner un sens - déjà un sens de lecture -, donner du sens (à ce qui n’en a pas de prime abord il faut bien le reconnaître). C’est une grande entreprise de l’angoisse humaine, dont l’homme s’estime seul dépositaire sur Terre.

 

Faire un carnet, c’est attacher ensemble pour ne pas se perdre, pour être moins seul(e), pour ne pas rester volant(e) au vent. C’est relier des mains de feuilles, coucher des papiers corps contre corps, coudre des robes de mariées. Ces unions ne pourront se défaire sans conséquences, et c’est ainsi que les hommes et les femmes se protègent de la vie et d’eux-mêmes.



 

Faire un carnet pour relier le discontinu dans l’errance de la vie, puis le contempler comme une intégrité retrouvée. Recréer dieu.

 

Défaire le carnet, c’est rompre le fil, c’est perdre le temps et l’espace, la vie et le monde.

 

Dans les plis du carnet, on cache, on enferme, on dissimule des secrets, on crache sa colère, on pleure ses morts, on désire et on rêve. On digère.

 



Faire un carnet pour s’immiscer dans l’infra mince, dans l’espace qui s’insère entre les mots et les choses. Couper dans l’épaisseur de la feuille pour agrandir l’espace.

 

Le carnet rend immobile, il fait voir. Alors les choses inattendues adviennent.

 

Ouvrir un carnet, ouvrir les bras, ouvrir les jambes. Ecarter les feuilles, glisser les doigts sur la fente de la couture, caresser les pages, sentir l’odeur, ouvrir la bouche fermer les yeux.



 

Faire un carnet pour ne pas oublier, pour récapituler, pour lister, pour ne pas (s’)éparpiller, pour ne pas (s’)égarer. Tout rassembler en un seul objet et pouvoir ainsi facilement tout perdre d’un seul coup.

 

Faire un carnet pour réduire l’espace à une dimension rassurante, pour se replier autour de son ventre, se rouler en boule comme un chat et faire sa toilette, la langue tirée, la patte levée, en se grattant derrière l’oreille.

 



Finalement le carnet est la forme que prend l’œuvre quand elle ressemble à la vie. C’est un cheminement dans l’espace et dans le temps, qui a un début et une fin, et entre les deux une succession d’évènements dans un ordre plus ou moins causal, plus ou moins aléatoire. Faire des carnets c’est matérialiser sa vie pour qu’elle s’envole moins vite. Pour survivre un peu à la mort, on peut faire des enfants… ou bien des carnets.

 

 

19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 17:57

 

Car nommer limite le réel.

 

Les carnets ne relatent ma vie qu’incidemment ; quand ils le font, ce sont tout simplement des carnets de vie. Mais ils parlent plutôt de ce que j’ai dans la tête et dans le corps. Ce ne sont pas des carnets narratifs mais des carnets de réflexions, de sensations, des carnets d’expérimentations, des carnets de fond.

 



Ils sont là pour matérialiser le temps qui passe, on pourrait les appeler les
carnets du fil du temps, qu’on embobine pour ne pas le perdre. Ces carnets d’attrape-temps sont chronophages pour retenir la vie.

 

Ils s’ouvrent aux moments perdus – pour qu’ils ne le soient plus - comme des carnets d’entre-temps. Carnets des interstices, ils s’immiscent dans les failles de la vie et du temps, et conduisent à d’autres mondes, d’autres dimensions. Ce sont des carnets de passages.

 

J’arrive le soir d’une journée de travail inintéressant, parfois absurde, souvent épuisant. Je suis déstructurée physiquement et psychologiquement. Je m’assieds à ma table et je plonge la main dans le tas de petits papiers que j’ai gardés pour leur matière, leur couleur, leur potentiel que je suis seule à voir car ce sont des riens même pas beaux. J’en choisis quelques uns, et j’en fais quelque chose, que je pose dans mon carnet. Voilà. Mon centre est remis en place ; la journée a enfin un sens, une raison d’être. Je me sens apaisée, décontaminée. Ce sont les carnets du centre, les carnets du noyau.

 

Ils me vident la tête comme des carnets du vent. Ils portent mon empreinte comme des carnets de traces. Ils m’accompagnent sur mes chemins solitaires comme des carnets d’errance.

 

J’apparais en filigrane derrière ces textes que parmi tant de pages j’isole et recopie, à travers les dessins même s’ils ne racontent pas directement mon histoire. Je crée un univers à l’image de l’intérieur de mon corps, une carte du dedans. Alors entrer dans mon carnet revient à entrer en moi. On pourrait dire que ce sont des carnets de vie intérieure, des carnets d’âme. Mais aussi des carnets de ventre, des carnets de sexe.

 


Dans ces méandres qui me fon(den)t, ils suivent une route compliquée, qui monte et qui descend dans les vallonnements du paysage, qui disparaît et réapparaît dans les plissements de la chair, dont on connaît la fin mais pas le parcours. Entre leurs pages, ils enveloppent le monde en moi. Ces
carnets du pli tissent le ciel et la terre pour m’indiquer un endroit où être.

 

Si j’avais de grandes oreilles, ce serait les carnets de la chèvre.

Si j’étais lumière, ce serait les carnets de la lune.

Si j’étais fleur, ce serait les carnets bleus.

 



19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 17:30


 

[Parce que c’est quand même tout un problème pour l’exposer, l’exhiber, l’exalter, l’exploiter, bref pour exercer toute action en « ex » c’est-à-dire en projection vers l’extérieur. Evidemment, puisque qu’avec le carnet, il s’agit d’effectuer un cheminement vers l’intérieur.]

 

[Et puis ça me ressemble, d’être là mais fermée, d’avoir plein de choses colorées en dedans qui n’apparaissent pas, sauf à quelques uns parmi lesquels seuls un ou deux individus oseront m’ouvrir.]

 

1) pour qu’il y ait un désir de voir et un allant du corps

On peut passer devant le tableau accroché au mur sans le laisser accrocher son regard, déambuler dans une exposition en racontant ses problèmes de couple à sa copine, glisser superficiellement à la surface sans entrer dans aucune profondeur.

Le carnet demande à aller voir, à se diriger vers l’œuvre, à la prendre dans ses mains, à la manipuler en tournant les pages, bref il exige de l’énergie, une présence, au moins un engagement du corps si ce n’est de l’esprit (bien sûr, on peut toujours tourner les pages de manière automatique en parlant de tout autre chose et sans même regarder les feuilles, l’esprit ayant bien enregistré qu’il faut tourner chaque page jusqu’à la fin et la main s’appliquant à remplir ce devoir - je l’ai vu faire).

2) parce que c’est un rapport intime à l’oeuvre

C’est un petit format qui tient dans le creux des deux mains. Il laisse sur la paume la sensation de sa matière et le sentiment de sa fragilité.

Il s’ouvre et se ferme comme une bouche, un coquillage, les ailes d’un oiseau, un sexe de femme.

Il n’accepte qu’une ou deux personnes à la fois, qui doivent s’accorder sur un rythme commun. Personne ne peut se glisser entre vous et l’œuvre en vous cachant la vue sans présenter d’excuses. Pour une fois le spectateur a le droit de toucher, il lui reste même du noir sur les doigts.

Le carnet est un passage de l’extérieur vers l’intérieur, une mise en perspective interne sur soi, une porte ouverte sur le dedans. Aussi bien pour l’artiste que pour le spectateur.

3) parce que c’est un rapport au temps dans une vie humaine

Avec le carnet, il faut bien s’arrêter, prendre du temps, celui de tourner les pages, de feuilleter de gauche à droite dans l’axe du temps ou de picorer au hasard, de s’oublier dans une image.

Le carnet exige du temps. Il est lui-même du temps emmagasiné. Et par sa forme, il demande au spectateur de lui en donner encore. Le carnet est une forme de stockage du temps qui s’auto-recharge quand il fonctionne.

4) parce qu’il dévoile ce que cache la peinture

Il déroule le temps alors que la peinture le superpose, et voir les pages du carnet, c’est découvrir toutes les strates que le peintre accumule sur la toile, tous les tableaux qu’il élabore et qu’il perd dans la matière pour aller le plus loin possible. La profondeur de la peinture remonte à la surface.




5) parce que c’est à la fois

une peinture et une sculpture

un volume et une surface

un fil et un tissage

un pli, un dépli, un repli

un creux et une crête

du cousu et du collé

de l’épais et du fin

de l’écrit et du peint

des hauts et des bas

de l’ombre et de la lumière



6) parce que le carnet est un espace

Il a l’air petit et il est immense.

Malgré son petit format, on plonge dans un carnet, et le fil des pages construit un univers aussi grand que l’univers, comme un roman fait vivre une vie. Ses feuilles mises bout à bout parcourent des kilomètres, couvrent des mètres carrés.

Le carnet est à géométrie variable, il supporte tous les formats. Dans ses plis il contient d’autres dimensions qui se déplient dans la tête du lecteur.

Puisqu’il avale toute une vie, il est grand comme le monde.

7) parce que « la vie est dans les plis »

Le carnet est rempli de pliures. C’est un plissé de papier, une articulation de replis de matière et de plissements de pensée, un tissu de chair et d’âme. Ses plis racontent les hauts et les bas de l’existence, les envols et les glissades, l’heureuse impossibilité d’un flux linéaire de la vie. Le sommet de ses plis, c’est un point de vue sur la courbure des choses.

Le carnet enveloppe le monde dans les bourrelets de son ventre, il l’invagine dans les rides de sa peau. Le pli,  c’est aussi un creux - un vide salutaire dans une société saturée de plein - qui permet d’onduler entre la lumière et l’ombre.

Car dans la fente du pli, il y a le mystère et la nuit.

Le pli est la condition du surgissement.

 

 

 

5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 12:50


 












ïïï

Dans la forme du carnet, il y a un dos mais pas de devant. Le carnet ne vous regarde jamais en face, au mieux de côté.

ïïï

Dans la forme du carnet, il y a forcément du temps. Le carnet est une tartine de temps bien étalé.

ïïï

Le carnet s’ouvre et se ferme comme une bouche, un coquillage, les ailes d’un oiseau, un sexe de femme.

ïïï

Le carnet c’est comme les ouvrages de jeunes filles, ça occupe les mains.

ïïï

Le carnet est une forme de stockage du temps qui s’auto-recharge quand on s’en sert.

ïïï

Le carnet est un médicament complexe qui convient à l’obsessionnel ; en revanche il aggrave l’état du paranoïaque ; il est sans effet sur l’hystérique.

ïïï

 

ïïï

Faire un carnet c’est faire le chat. Ou bien l’écureuil.

ïïï

S’ouvre le carnet comme un écorché expose ses entrailles (sur une gravure du XVIIème siècle).

ïïï

Le carnet peut contribuer à réaliser deux fantasmes humains : la vie éternelle et la remontée du temps.

ïïï

Il faut se méfier du carnet.

De dos, il est clos.

De plat, il est étale.

De tous les autres côtés, la tranche de la page est le fil de la lame.

ïïï

Entrez dans mes carnets comme dans les maisons que je n’ai pas. Ouvrez les portes, trouvez votre chambre.

ïïï

Un carnet, c’est fait de plis et de creux, c’est plein de fentes et d’arêtes. Et pourtant, les hommes ne lui ont pas donné un nom féminin.

ïïï


 



3 novembre 2008 1 03 /11 /novembre /2008 11:39


Comme un être humain, le carnet présente un aspect extérieur, et recèle une vie intérieure.

Le carnet en dedans : photographier les pages

Faut-il photographier chaque page ou chaque double page ?

Faut-il montrer les bords irréguliers des feuilles ?

Les pages n’étant pas toutes de même taille, elles laissent entrevoir celles qui précèdent ou celles qui suivent.

Elles laissent parfois transpercer l’encre du dessin qui se trouve au dos.

Tout se tient.

Le carnet au-dehors : photographier l’objet

Le carnet étant un parallélépipède, on peut le prendre par différents côtés.

 

Les plats

Les plats des carnets sont déjà des images.

Seul, le carnet accroché au mur devient tableau. C’est une fenêtre qui, de plus, peut réellement s’ouvrir sur différents paysages.

Combinées, ces images créent de grandes fresques. Il y a changement d’échelle. C’est à la fois une couverture en patchwork et le quadrillage d’une grille de prison.

 

Le dos



Les dos s’érigent comme des colonnes de temple, ou se reposent comme des marches d’escalier.

Le dos semble toujours robuste. Il apparaît totalement clos. Il porte à lui tout seul les indications de la temporalité du carnet. Il est la charnière qui fait que le carnet est carnet et non feuilles au vent. Du coup, c’est lui qui a les nerfs.

 

Les tranches de tête et de queue

Les tranches du carnet sont complexes, rayées, plissées du fil des pages. Leur aspect incertain évolue constamment. Comme des branchies, elles respirent.

Elles ouvrent et referment le passage intermédiaire – cet infra mince - qui conduit de l’extérieur à l’intérieur, et donne accès au secret.

Vues du ciel, elles figurent la musique de l’accordéon, le souffle de l’éventail, l’envol de l’oiseau.

 


La gouttière : au creux du corps

Par elle on ouvre le ventre du carnet.

Selon qu’on écarte plus ou moins les multiples plis de son rideau, elle laisse voir des formes, des mots, des couleurs. Elle se compose de dizaines de portes qui s’entrebâillent chacune sur des pièces différentes. De ces fentes d’ombre surgissent des corps qui passent, des voix interrompues, des choses noyées remontant à la surface.



Les fils des pages incarnent la succession du temps. Au sein du rythme de ces lignes verticales, l’image s’incruste dans le cours de la temporalité du carnet.

Si l’on couche le carnet, les rayures horizontales relient le ciel à la terre, roulent les vagues dans la mer.












30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 15:46

Un carnet sur soi parce que :

l’œuvre,

le carnet est le moyen de toujours rester en contact avec la peinture c’est-à-dire avec l’exigence d’essentiel.

Il me réapprend à être en éveil ; il m’oblige à toujours garder un regard de peintre. Il me permet de mieux voir, mieux ressentir, mieux retenir, et modifie ma façon de créer. Il ne s’agit pas de raconter ma vie mais plutôt de décrypter ce que j’ai dans la tête.

A travers lui je vois avec des yeux ouverts et des sens déployés ; avec la liberté et tous les possibles qu’il implique, j’essaie de déjouer les codes de lecture pour me créer de nouveaux signes personnels, entre observation du monde et implication au monde.

J’écris peu de textes dans mon carnet ; je cherche à explorer l’image, le geste pictural, la matière pour dire sans les mots. Ce serait une sorte d’élaboration d’une expression sensible, peu narrative bien qu’elle soit très liée au vécu, qui remplacerait l’alphabet pour parler au corps plus qu’au mental. Il peut y avoir des phrases mais ce sont rarement les miennes ; je les note dans mon carnet parce qu’elles me concernent et qu’elles vont se transformer en images ; il peut y avoir des mots pour leur seule puissance évocatrice. Une poésie de l’image.

Ce qui entre dans mon carnet, je l’avale pour m’en nourrir.

Je fabrique mes carnets : chacun d’eux est constitué de quatre cahiers facilement transportables, que je relis ensemble une fois achevés. Dans la fabrication des cahiers, j’insère des feuilles de différentes couleurs ou matières, vierges ou déjà inscrites, pour provoquer de nouvelles contraintes, de nouveaux hasards qui me conduisent à des découvertes.

C’est un lieu d’expérimentation sans retenue ni limite. Je ne l’utilise pas pour des croquis préparatoires ou des études de réalisations futures, mais bien comme le support d’une œuvre à part entière, une oeuvre d’une autre nature, comme le journal d’un écrivain en est une au même titre que ses essais ou ses romans.


le temps,

Le carnet enregistre du temps. Il concrétise la mémoire. Il préserve les souvenirs.

Si les couches se superposent dans le tableau, dans le carnet elles s’étalent et se laissent voir. Le fil des pages est aussi le fil du temps. Ce que je trace aujourd’hui réapparaîtra peut-être plus tard. Je feuillette parfois mes carnets comme je me souviens, comme je rêve. C’est un carnet de voyage du quotidien, un compagnon de l’ordinaire. En occupant les moments perdus, il conduit à entrevoir l’interstice, l’intervalle auquel on ne prête pas attention. L’entre-temps.

Il accumule le temps, le saisit et le matérialise, le ralentit et le déplie, le creuse, l’ouvre, le perd, le gagne, le regarde couler.

En ouvrant mon carnet pour prendre le temps d’y noter quelque chose, je me pose en retrait du monde, j’arrête le cours du temps ; mais aussi, je ne subis plus une cadence étrangère, j’impulse mon rythme propre.

Le carnet est un palimpseste. Il est fabriqué avec des feuilles récupérées : soit d’anciens dessins recyclés, soit des belles feuilles de dessin, soit des papiers industriels en raison de leur histoire, de leur matière, de leur couleur… Le carnet est un espace où j’ai déjà tracé ma marque, déjà inscrit du temps. Sur cette mémoire, je dessine un nouvel épisode, je mêle du passé et du présent. Il n’y a jamais de raté mais de nouvelles vies, de nouveaux départs, toujours la possibilité de recommencer.


et la vie.

Le carnet définit, met en forme, accouche du monde intérieur dans un univers intime qui éclot et se referme, se porte sur soi toujours, se montre avec prudence. C’est un miroir, un exutoire, un témoignage, un testament. Le carnet est un territoire singulier.

Parce qu’il ouvre à la liberté d’être, c’est un espace de développement personnel, de réflexion, de construction. Il se fait acte de résistance.

Grâce à sa légèreté, sa mobilité, il est possible à tout instant de se poser dans son carnet, c’est-à-dire de se centrer sur soi pour regarder le monde comme une méditation. Il me sert de sas de décontamination.

Il est une déclaration de présence au monde. Il m’identifie, il me distingue, il me désigne aux yeux des autres, et en même temps il me protège.

Il prend tout ce que j’y déverse, il préserve ce qui est précieux et porte à ma place ce qui est trop lourd, il m’allège le corps et l’esprit. En les enfermant dans mon carnet, je m’approprie les choses pour qu’enfin elles deviennent réelles.

Parce qu’il se déplace partout avec moi, il est la constance et l’amarre. Il donne un sens à l’errance et à l’existence, il trace un chemin personnel. Champ d’expériences, il permet de vivre doublement, vivre autrement, vivre intensément l’instant.

Exister avec un carnet dans la poche et dans la tête, c’est changer le regard sur la vie, la manière d’être au monde.

 

   

Le carnet devient une œuvre totale faite de la matière du temps pour raconter une vie.


30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 15:23

je fais des carnets pour garder un contact quotidien avec la création

je fais des carnets pour avoir moins l'impression de perdre ma vie à la gagner

je fais des carnets pour garder une trace de l'instant et le vivre plus intensément

je fais des carnets pour épater les garçons

je fais des carnets pour accumuler du temps et puis le regarder

je fais des carnets pour rester centrée sur moi dans une société d'éparpillement

je fais des carnets pour survivre

je fais des carnets pour parler à quelqu'un

je fais des carnets pour réfléchir quand même de temps en temps

je fais des carnets parce que je n'ai pas de mémoire

je fais des carnets pour laisser ma marque à moi aussi, il n'y a pas de raison

je fais des carnets parce que c'est dérisoire, fragile, inutile, essentiel

je fais des carnets parce que c'est le seul endroit où l'on me fiche la paix

 

je fais des carnets pour voir qui je suis









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