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17 janvier 2009 6 17 /01 /janvier /2009 20:30

Le fil est féminin.

 

C’est le fil de la Vierge, celui d’Ariane et de Pénélope.

 




Depuis la nuit des temps, à la femme a été confié le fil, entre ses doigts glissé. Dans les mythologies qui ordonnent le monde, tisser est au féminin ce que labourer est au masculin.



 

La femme peigne, carde, file, tisse, coud, brode, tricote, tresse, rembobine et raccommode.

Le lin, le coton, la laine, la soie, le cordon ombilical, les fils de la destinée, ses longs cheveux, les vêtements, la nappe de l’autel, les voiles de mariée, les linceuls et les drapeaux.

 

De ce fait, la femme se pique à l’aiguille, au fuseau, à l’épingle, à la pointe des ciseaux. Perle le sang de la mère de Blanche Neige, et s’endort la Belle au Bois dormant.



 

Car le fil est puissant et la femme une sorcière, peut-être même un ange. Elle emmêle, démêle, emberlificote, effiloche, étend la lessive lavée en famille, tient les cordons de la bourse, tire les fils et fait des nœuds.

 

Bien sûr, ce sont les hommes qui ont inventé le fil de pêche, les fils barbelés, les fils électriques, le fil de la lame, et surtout surtout le fil à plomb.

 



Mais en dernier lieu, les Parques coupent le fil.



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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 10:33



Je suis partie avec un carnet et sans appareil photo. Je regarde tous ces touristes qui photographient ce qu’ils cherchent désespérément à retenir. On dirait qu’ils finissent par ne plus voir qu’à travers leur objectif. Moi je sens que ces moments coulent entre mes doigts ; je sens comme je perds la vie en la vivant ; le petit peu qui reste quand la vague se retire couvre mon corps de velours et me laisse un goût de vanille.

 



En revenant en France, je reprends les photos de 1992. A cette époque je faisais des photos, mais ce qui m’a sauvée c’est l’appareil bon marché, gagné dans une station quelconque, que mon frère m’avait donné. Toutes les photos sont ratées, grises et mal cadrées. Elles sont restées dans les pochettes, baladées de déménagement en déménagement. Jamais jetées. Jamais montrées. Je suis vraiment la seule à pouvoir y retrouver le rêve et l’éblouissement.

 



Je décide de les repeindre. Je cherche le rêve qui n’existe plus. Ces hommes et ces femmes qui ont croisé ma route, que sont-ils devenus ? Ces lieux ont tous changé bien sûr, en tant d’années. Plongée dans ces petites images, qui évoluent sous mes crayons, mes couleurs, et reprennent vie, j’entre dans l’espace immense de ma mémoire, je voyage dans le temps de mon passé, je vais si loin que je me perds et tombe au fond d’un gouffre. J’y retrouve mes souvenirs perdus, mes espoirs évaporés, ma beauté et ma gourmandise. Surgit une réalité qui n’était pas encore née.

Mon inconscient remue et grogne.

 



L’Inde toujours me bouleverse, sens dessus dessous. Je retombe sur mes pieds, déboussolée. Puis je regarde le monde comme une illuminée.

 

 

 

8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 09:47


Ils sont remplis de petits bouts de chiffon mais ce ne sont ni des poupées ni des doudous. Ils nous ressemblent trop.



Un fil les dessine et les assemble. Sans ces quelques fils, ils perdraient leur silhouette et leurs entrailles, ils ne pourraient être.

La couture limite leur corps. Mais comme on ne leur a pas retourné la peau, le tissu de coton se prolonge au-delà de cette frontière et les auréole d'une aura.

Ils sont tout mous, souples sous les aléas qui les tordent. Après, ils reprennent quasiment leur forme ; restent quelques boursoufllures qui disparaissent avec des massages. On ne sait pas bien ce qui se passe à l'intérieur.

Ils ont de grands pieds et de grandes mains, a priori pas de grandes dents.

De par leur couleur, on voit que le désir les rend encore vivants.

Leurs têtes sont reliées et c'est pour cela qu'ils se tiennent par deux.














3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 18:30



1992

J’arrive en Asie pour la première fois, Inde, Rajasthan.

Si j’avais pu, je serais repartie en Europe dans la semaine.

La chaleur la poussière le bruit la puanteur la saleté le dénuement les estropiés : la nausée constamment.

Et pourtant,

plus jamais la vie n’a pu être comme avant. Heureusement.

L’Inde est la première chose au monde qui m’ait paru réelle. Par l’Inde j’ai appris que l’existence pouvait avoir un sens. Et même que l’on pouvait choisir de la vivre.



 

2006

Bien d’autres voyages ont passé, je suis revenue au Rajasthan après quatorze années d’absence.

Bien sûr, les monuments, les sites, les villes sont toujours là. Mais.



 

Ce qui était magique et vivant

Ce qui était vécu naturellement

Ce qui tombait en ruine sans jamais tomber

Ce qui mettait la vie des promeneurs en danger

Ce qui était plongé dans le silence

Ce qui était vrai,

 

A tant été visité regardé photographié

Que tout est usé de vérité

Et réparé organisé modernisé sécurisé

Expliqué sonorisé préservé conservé

De plus en plus touristiqué

muséifié momifié.



 

C’est mieux pour le patrimoine mondial, la tranquillité des touristes et l’économie indienne.

 



A Kumbalgarh, le fort et les temples étaient perdus dans la nature. On découvrait des trésors comme abandonnés. Il y avait une toute petite échoppe bleue où un Indien faisait du chaï pour les villageois.

Aujourd’hui, à Kumbalgarh, on vous donne un dépliant. Il y a un chemin balayé bordé de lampes (toutes pareilles), du gazon arrosé et une demi-douzaine de guides qui vous attend de pied ferme. Les temples sont restaurés et la petite échoppe devenue magasin vend toutes sortes de marchandises indispensables à la survie du touriste.



 

Au lac de Jaisalmer, les femmes venaient chercher l’eau, au soir tombant. Elles avançaient l’une derrière l’autre en portant leurs vases sur la tête. Elles étaient comme toujours brillantes et parées. Elles avaient aux chevilles de gros anneaux dorés.

Aujourd’hui, au lac de Jaisalmer, il y a toujours de l’eau. C’est pour les pédalos et les gondoles, comme à Venise.



 

C’est toujours l’Inde cependant. Qui digère ce qu’elle prend à l’Occident, recuisine les choses à sa sauce. Evolue si vite parfois et si peu par ailleurs. C’est ainsi.



 

Juste, il y avait au monde des choses qui un jour m’ont émerveillée, réveillée, peut-être sauvée, et qui n’existent plus. Comme les souvenirs d’enfance elles sont enfouies dans la mémoire. Et quand la mémoire disparaît, se peut-il qu’il ne reste rien ?




31 décembre 2008 3 31 /12 /décembre /2008 10:31

Le fil,

c’est plutôt doux,

de coton, de laine, de soie,

plutôt inoffensif.

Mais on ne se méfie jamais assez des aiguilles.

 



Le fil

est une ligne qui court,

qui suit un dess(e)in dans l’espace.

Il relie

la mère et l’enfant, le bateau à l’ancre, le poisson et le pêcheur, Tarzan à l’arbre, Ariane et Thésée, le chien à sa maîtresse, …tant de choses.

C’est lui qui donne un sens

à l’entropie de la matière ;

Il limite, et il enferme aussi.



 

Le fil

fait des nœuds.

S’il est malmené, il se renfrogne en imbroglio indémêlable :

il faut trancher.

S’il est bien tourné, il accroche solidement les morceaux épars :

il tient serré ce qui se défile.

Il raccommode tout le monde.



 

Le fil

tisse une toile,

le piège arachnéen de l’araignée

ou le voile sur le mystère sacré

ou la cotonnade d’une robe d’été.

La ligne s’étale en surface.



 

le fil

définit l’espace :

il est la trace de l’abscisse et de l’ordonnée

entre lesquelles se déploie

la feuille de papier.



 

Fil de chaîne et fil de trame

tendus entre ciel et terre,

il indique l’ascension spirituelle

et la course du temps,

la croix qui écartèle.



 

Toujours l’homme est pris dans les fils,

de la destinée ou de l’électricité,

les fils barbelés et les fils à la patte.

D’ailleurs, quand tout ne tient plus qu’à un fil,

il a peur.

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 12:04




Cette fresque est composée de 40 carnets.

 

2001 - 2008 : 40 carnets achevés à ce jour.

La fresque représente 8 années de vie.

 

Chaque carnet mesure 26,5 centimètres de haut sur 18 centimètres de large et 3 centimètres d’épaisseur ; il contient cent vingt-huit pages, et pèse environ 600 grammes.

La fresque a pour dimension 1 mètre de haut sur 2 mètres de long et 3 centimètres d’épaisseur.

 

4992 pages remplies en 2754 jours

 

La fresque comme :

Une plaque de carrés de chocolat

Un matelas bien rembourré

Un feuilleté farci

Un mille feuilles

 

Une bibliothèque de plats (et non de dos)

 

de l’étalé et de l’enfoui, du présent et du passé

 

Chaque carnet comme :

un gros pixel d’une image globale

un petit instant dans une nappe de temps

un atome dans la matière

une goutte dans l’eau de la mer

un morceau dans une couverture en patchwork

un corps dans une foule

un être dans la succession des générations

 

Un travail sur la dimension :

de petites choses sur de petites feuilles, collées, cousues, superposées et mises bout à bout, finissent par envahir un espace de 2 mètres carrés, comme de petites toiles qui en s’épaulant créent un grand tableau.

 

Un travail sur l’épaisseur :

en deçà de la surface de la fresque, derrière chaque couverture de carnet, il y a des pages, un contenu feuilleté, qui racontent une vie comme les couches de terrain retracent l’historique d’un lieu. Sous la surface de la mer, sous la peau d’un être, il y a une profondeur, un autre monde, qu’il faut pénétrer.

 

Un travail sur le temps :

Cette épaisseur est constituée de matière mais aussi de moments précieusement accumulés. La fresque s’effeuille pour remonter le temps. La peinture est faite de temps superposés, d’effacement de l’ancien pour que le nouveau surgisse, de tableaux perdus pour qu’un seul apparaisse finalement en surface, porté par toutes les images qui l’ont précédé, qui ont contribué à sa naissance, mais qui ont dû disparaître. Les pages du carnet préservent les couches perdues dans l’épaisseur de la matière du tableau. Il suffit de remonter le fil des pages pour retrouver les premières formes. La fresque est une couche de mémoire stratifiée.

 


27 décembre 2008 6 27 /12 /décembre /2008 19:40

C’est sûr, je ne connais pas les règles du rugby, mais ce n’est pas grave. Je regarde les matchs sur les télés des cafés, au milieu des cris de joie, des silences lourds et des commentaires définitifs. Aux plissements des fronts et aux mâchoires serrées, je vois que le rugby est une affaire sérieuse.

 


A mes yeux de néophyte à lunettes, qui gribouille sur un carnet sans regarder ce qu’elle fait, dans ma tête pas bien sérieuse de nana qui paraît bizarre, le rugby, qu’est-ce que c’est ?

 



Un jeu de spirales en déplacement incessant dans l’espace d’un rectangle vert ;

 


Des bras qui embrassent des corps qui tombent,

Des jambes qui enjambent des corps qui tombent ;

 



De la boue de la boue de la boue, sur les cuisses roses, les maillots blancs, les chaussettes vertes ;

 



Des gueules cassées, des nez bosselés, et des cagoules soigneusement tirées sur de fragiles oreilles ;

 


Des brutes qui dansent une danse fascinante de force brute animale ;

 



Des masses de muscles en lourd mouvement lancées comme des bombes ;

 



Des masses de muscles que des mains lèvent au ciel pour attraper une étoile filante ;

 



De larges mains qui plaquent avec brutalité, qui étreignent un ballon sur le cœur comme un trésor volé, et se le font piquer ;

 


Des grands qui se roulent dans l’herbe et se roulent dessus les uns les autres avec la joie des enfants ;

 


Des hommes enlacés têtes baissées, qui poussent et résistent comme le feraient des cerfs, des bisons, des mammouths pour la prise d’une femelle ;

 



Le recueillement de l’opérant devant le ballon qu’il a délicatement posé sur son socle, comme un œuf dans son coquetier ;

 


Des mêlées de corps que des mains d’hommes accouchent ;

 


Finalement, une histoire de poule et d’œuf.

 

 

 

J’ai plein de dessins dans mon carnet et je repars contente. Moi, j’aime bien le rugby.

Dans le café, ils me regardent drôle.








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24 décembre 2008 3 24 /12 /décembre /2008 10:24

En perdant la mémoire, on perd le monde, lui dit un jour Man l’Oubliée, et quand on perd le monde on perd le fil même de sa vie.

Patrick Chamoiseau

Biblique des derniers gestes

 

 

Ces centaines de fils parcourus de tremblements électriques, spasmodiques, c’est avec cet incertain treillis pour face que le Meidosem angoissé essaie de considérer avec calme le monde massif qui l’environne.

Henri Michaux

La vie dans les plis

 

 

fil

fibre




filasse filament ligament linéament

fibrôme

filet ficelle

fil d’Ecosse fil de lin fil de soie

fil du bois

fil cardé peigné câblé retors




filiforme

fil à tisser à bâtir à repriser à broder

à couper le beurre

fil à plomb fil de pêche fil de fer fil barbelé

passer au fil de l’épée

fil de chaîne fil de trame

fil d’araignée et de la destinée




fil d’Ariane

tirer les fils




filiation filature filigrane

morfil

coup de fil

droit fil pur fil

faufil surfil

fil-à-fil

ne plus tenir qu’à un fil




au bout du fil

de l’eau des pensées de la vie et du temps

cousu de fil blanc




de fil en aiguille

perdre le fil

filer

affiler

effiler refiler enfiler défiler fileter

effilocher




fil à la patte

fil sur la langue

fil du rasoir et de la Vierge

 

 

 

filipendule

Published by anne-claire - dans carnets de vie : le fil
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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 12:09




Dans les carnets il y a des collisions. Des collisions de choses et des collisions de temps. Des accrochages temporels.

Ces mouettes, je les ai dessinées devant un tableau de Lapicque, assise par terre dans les allées du musée des beaux arts de Dijon avec mon amie-sœur Christine, que j’ai perdue depuis, comme tant d’amours précieuses. J’avais peut-être 15 ans.

J’ai gardé longtemps ce dessin en souvenir, et pour ne pas le perdre davantage, je l’ai cousu dans un carnet. Et puis un jour de décembre, Mathieu joue imprudemment de la batterie devant moi, et par le hasard des pages ouvertes, se retrouve emporté sur les ailes de ces mouettes qui ont presque son âge.

 

Tant d’années de vie entre ces deux dessins que relient le carnet et la trace du pinceau.

 

Ca fait rire Mathieu, qui aurait préféré des canards.

 

 

 

16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 10:23

Ce que perd la petite sirène, c’est d’abord sa queue de poisson : c’est-à-dire sa nature même.

 



Ainsi parle la grand-mère de la petite sirène : « Ce que nous considérons dans la mer comme un si bel ornement, notre queue de poisson, on la trouve hideuse sur la terre. Les hommes n’y entendent rien ; pour leur plaire, il faut avoir deux supports qu’ils appellent des jambes. »

 

Ainsi parle la sorcière de la mer : « Je sais fort bien ce que tu désires, et je le trouve insensé. Je te l’accorderai néanmoins parce que cela te portera malheur, ma jolie princesse. Tu veux avoir au lieu d’une queue, deux supports comme les hommes, afin que le jeune prince s’éprenne de toi (…) »

 

Dans la transformation de la queue de poisson en jambes de femme, ce qui était unique devient double ; ce qui était clos va s’ouvrir ; ce qui était d’argent sera chair ; ce qui était imperméable se rend vulnérable.

Une épée la pénètre et la coupe en deux et dans une grande violence, ce qui était enfant devient femme.

 

« - (…) Je vais composer pour toi un breuvage que tu emporteras à terre avant l’aube ; tu t’assoiras sur le rivage et tu le boiras. Alors ta queue rétrécira et deviendra ce que les hommes appellent deux jolies jambes ; cela te fera autant de mal que si l’on te coupait en deux avec une épée. De cet instant, tous ceux qui te verront déclareront que tu es la plus ravissante créature qu’on ait jamais vue. Tu garderas ta démarche ondulante dont une danseuse même envierait la légèreté, mais chaque pas te fera souffrir comme si tu marchais sur des couteaux. Si tu acceptes toutes ces épreuves, je t’aiderai.

- J’accepte, dit la petite sirène d’une voix tremblante, en pensant au prince et à l’âme immortelle.

- Souviens-toi, dit encore la sorcière, que, du moment où tu auras revêtu la forme humaine, tu ne pourras plus, jamais plus, redevenir sirène. Jamais plus tu ne pourras redescendre dans l’eau parmi tes sœurs, ni revoir le château de ton père. Et si tu ne gagnes pas l’amour du prince au point qu’il oublie pour toi son père et sa mère, qu’il s’attache à toi de toute son âme et qu’il laisse le prêtre joindre vos mains pour vous unir comme époux et épouse, alors tu ne possèderas jamais une âme immortelle. Et s’il en épouse une autre, au premier matin qui suivra, tu te briseras et seras changée en écume sur la mer.

- J’y consens, dit la petite sirène, en devenant pâle comme une morte. »

 

 



Mais la petite sirène perd aussi sa voix, qu’elle doit donner à la sorcière.

 

« - Il faudra alors me payer, dit la sorcière, et ce que je te demande va te coûter cher. Tu as la plus belle voix qu’on ait jamais entendue au fond de la mer ; avec elle tu ensorcellerais facilement ton prince. Eh bien ! tu me la donneras (…)

- Mais, si tu prends ma voix, dit la petite sirène, que garderais-je ?

- Ton corps magnifique, dit la sorcière, ta démarche onduleuse et tes yeux expressifs ; c’est assez pour captiver le cœur d’un homme. »

 

Pour que d’autres lèvres puissent s'ouvrir, celles-ci se ferment à jamais. Et c’est au pouvoir ancestral des sirènes sur les hommes, à leur puissance légendaire de séduction mortelle, qu’elle renonce. Celle qui aime abandonne son empire.

 

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La petite sirène, née pour être reine, est devenue une mendiante nue.

 

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« Et il baisa ses lèvres roses, joua avec ses longs cheveux, se reposa sur son cœur, pendant qu’elle rêvait de bonheur et d’âme immortelle .»



 

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La petite sirène aime de tout son coeur, souffre de tout son corps, pour gagner une âme.

Le prince, lui, sans rien faire, en a déjà une.


 

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Et c’est une autre que son prince épousera : une splendide princesse, pas une pauvre fille muette.

 

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Bien sûr cette idée de l’amour, cette image des hommes, c’est dramatique. Mais il me reste surtout d’Andersen une infinie poésie, liquide et cristalline. Gamine, je ne me suis jamais sentie concernée par cette morale misogyne, et malgré les épreuves et les désillusions de la petite sirène, comme elle j’aurais simplement aimé voler avec les filles de l’air.

 

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extraits de Contes, Andersen, Librairie Gründ.

 

15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 12:52

J’ai lu tous les contes de fées avant que Walt Disney n’en fasse de la guimauve pastel à l’eau de rose. Question de génération. Quelque années de moins et j’aurais vu la vie autrement. Car les contes ne sont pas tous tendres, et, petite, je trouvais qu’on aurait pu quand même m’épargner certains épilogues, eu égard à mon statut d’enfant.

 

La petite sirène d’Andersen, la plus jeune fille du roi des mers,  n’avait que 15 ans lorsqu’elle a donné son corps, sa voix, sa vie pour pouvoir aimer son prince. Dans la souffrance et la solitude, elle est morte d’amour pour un homme qui n’a rien compris, (il faut bien le dire), (pour les réclamations, voyez avec Andersen). Sa passion perdue la condamne aux yeux de tous, de la société et de Dieu, à n’être plus qu’un souffle errant.



 

 « Tout le monde l’applaudissait et, à la vérité, jamais elle n’avait dansé si merveilleusement ; il lui semblait que ses petits pieds étaient déchirés par des lames, mais la souffrance de son âme était si grande qu’elle était insensible à l’autre. Elle savait bien qu’elle voyait pour la dernière fois celui pour qui elle avait laissé sa famille et sa maison, donné sa voix et souffert chaque jour sans qu’il s’en fût jamais douté. C’était la dernière nuit qu’elle respirait le même air que lui, qu’elle contemplait la mer et le ciel parsemé d’étoiles. Une nuit éternelle sans rêve, sans pensée, l’attendait, elle qui n’avait pas d’âme (…) »

 

Le conte de la petite sirène est un désenchantement du monde.

 

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Une histoire banale d’incommunication et d’inégalité des sexes, traitée à la manière morale, tragique et mortifère du XIXè siècle : les filles, méfiez-vous des garçons.



 

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Barbie, parce qu’elle est à la fois une princesse et une fille de rien, a un habit de petite sirène : une queue de poisson et un soutien-gorge en forme de coquillage.

J’ai imprimé Barbie dans le rôle de la petite sirène.

Entre la fluidité de la queue de poisson et la rigidité des jambes tendues aux pointes tirées prêtes à enfiler des talons aiguille, il y a un peu de cette tension terrible qui a déchiqueté la petite sirène.

 

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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 17:45

 

Le miroir du matin

J’y vois l’ombre portée, l’écho de ma figure, sa représentation virtuelle inversée, le négatif de ma photographie. Le miroir est un moule de ma face (dirait Marcel Duchamp).

 

miroir  miroitement  miroirique mirer  mirifique  mirliton  mire  mirage  miracle  mirobolant

 


 

Le portrait photographique

Mon visage vit et bouge constamment. La photo est une saisie ultra rapide de ce mouvement, qu’elle arrête brutalement : l’instantané en démultipliant les phases du mouvement dilate l’espace et ralentit le temps.

Alors la photo attrape des particules de vitesse, et fait surgir des hasards. Elle montre des visages étrangers, des portraits déformés, des images inacceptables. Ce sont des passages inconnus entre deux états connus, des collisions de mouvements contraires, des temps interstitiels, des apparences insaisissables que le cerveau occulte. Une fois immobilisés, ils deviennent obstinément visibles.

 

apercevoir  déceler  deviner  distinguer  entrevoir  percevoir  saisir  sentir  -  intervalle  suspension  entre-temps  intersection  discontinuité  interstice  rupture  interception  intermittence  entre  inframince  coupe axiale -  mouvement  glissement  déformation  altération  anamorphose  bosselure  gauchissement  distorsion  reflux  remous  tangage  cahotement  pulsation  turbulences  évolution

 

 

Le temps est une quatrième dimension.

La photo le fragmente en éclats de miroir.

 


 

Les masques

« De semblables visages, j’en ai fais souvent moi-même. Ceux qui les gravent vont d’emblée aux signes. Deux trous, c’est le signe du visage, suffisant pour l’évoquer sans le représenter… Mais n’est-ce pas étrange qu’on puisse le faire par des moyens aussi simples ? Deux trous, c’est bien abstrait si l’on songe à la complexité de l’homme… Ce qui est le plus abstrait est peut-être le comble de la réalité… »

Picasso devant les photos de graffitis de Brassaï (1960).

 

 

Le portrait pictural

Le tableau est l’apparition d’une apparence.

Contrairement à la photo, la peinture apporte le tactile, qui parle à la mémoire enfouie, creuse jusqu’aux souvenirs perdus et titille l’inconscient. Alors il éternue.

La peinture est un travail de peaussier.

 

 

Les aperçus miroiriques ne peuvent être que des autoportraits.

 

 


décapuchonner  débrailler  déchirer  défubler  décolleter  dénuder  dévêtir  déshabiller  exposer  dépecer  dépiauter  peler  écorcher  disséquer  désosser  éplucher  anatomiser

 

 

 

[ tous les portraits de la série Aperçus miroiriques sont visibles dans l'album photo du même nom situé à droite de l'écran ]

 

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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 14:24


citation G Deleuze.

8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 17:04

Pourquoi quelque chose serait-il plié ?  Ca sert à quoi être plié ? Ca sert à quoi être replié ? Si les choses sont pliées , c’est pour être mises dedans. Voilà au moins une réponse. Les choses ne sont pliées que pour être enveloppées.

Gilles Deleuze

 

Dans la forme du carnet, il y a forcément du temps. Il y a toujours une chronologie, quel que soit le sens de lecture. Et le sens de lecture de chaque civilisation correspond à sa représentation de l’axe du temps (peut être même de l’espace). Le carnet est une tartine de temps bien étalé.

 


Dans la forme du carnet, il y a le souci de conserver, de thésauriser, de se préserver du vide et de la perte, de la mort et de la disparition. On se doute que l’être humain étouffe sa peur fondamentale sous l’accumulation matérielle ; la société de consommation s’efforce de l’aider ; le carnet est un mode élaboré d’accumulation.

 

Dans la forme du carnet, il y a un effort d’ordre et d’organisation pour faire face à l’entropie débordante. Un carnet est une expression de la préoccupation humaine qui vise à maîtriser et à rationaliser le chaos à l’échelle de l’univers.



 

Faire un carnet de morceaux épars, c’est donner un sens - déjà un sens de lecture -, donner du sens (à ce qui n’en a pas de prime abord il faut bien le reconnaître). C’est une grande entreprise de l’angoisse humaine, dont l’homme s’estime seul dépositaire sur Terre.

 

Faire un carnet, c’est attacher ensemble pour ne pas se perdre, pour être moins seul(e), pour ne pas rester volant(e) au vent. C’est relier des mains de feuilles, coucher des papiers corps contre corps, coudre des robes de mariées. Ces unions ne pourront se défaire sans conséquences, et c’est ainsi que les hommes et les femmes se protègent de la vie et d’eux-mêmes.



 

Faire un carnet pour relier le discontinu dans l’errance de la vie, puis le contempler comme une intégrité retrouvée. Recréer dieu.

 

Défaire le carnet, c’est rompre le fil, c’est perdre le temps et l’espace, la vie et le monde.

 

Dans les plis du carnet, on cache, on enferme, on dissimule des secrets, on crache sa colère, on pleure ses morts, on désire et on rêve. On digère.

 



Faire un carnet pour s’immiscer dans l’infra mince, dans l’espace qui s’insère entre les mots et les choses. Couper dans l’épaisseur de la feuille pour agrandir l’espace.

 

Le carnet rend immobile, il fait voir. Alors les choses inattendues adviennent.

 

Ouvrir un carnet, ouvrir les bras, ouvrir les jambes. Ecarter les feuilles, glisser les doigts sur la fente de la couture, caresser les pages, sentir l’odeur, ouvrir la bouche fermer les yeux.



 

Faire un carnet pour ne pas oublier, pour récapituler, pour lister, pour ne pas (s’)éparpiller, pour ne pas (s’)égarer. Tout rassembler en un seul objet et pouvoir ainsi facilement tout perdre d’un seul coup.

 

Faire un carnet pour réduire l’espace à une dimension rassurante, pour se replier autour de son ventre, se rouler en boule comme un chat et faire sa toilette, la langue tirée, la patte levée, en se grattant derrière l’oreille.

 



Finalement le carnet est la forme que prend l’œuvre quand elle ressemble à la vie. C’est un cheminement dans l’espace et dans le temps, qui a un début et une fin, et entre les deux une succession d’évènements dans un ordre plus ou moins causal, plus ou moins aléatoire. Faire des carnets c’est matérialiser sa vie pour qu’elle s’envole moins vite. Pour survivre un peu à la mort, on peut faire des enfants… ou bien des carnets.

 

 

2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 17:55

Les brutes

 

J’en ai trouvées deux dans une brocante pour deux euros. Ils ne valent pas plus. Ce sont des poupées de garçons, avec un corps outrageusement musclé, des vêtements de commandos ou de sportifs, et une tête de brute.


Ils ne rigolent pas.


Leur cou est raide au garde à vous ; leur mains recourbées – je dirais semblables à celles des grands singes, mais j'aime et respecte les orangs-outans – sont prêtes à saisir ou à frapper, mais ne peuvent ni écrire ni caresser ; leurs pieds sont tout petits.


Comme les animaux sauvages, ils ont de belles cuisses.


Ils doivent servir à enseigner la virilité aux garçons, mais curieusement, ils n’ont pas de sexe. Au mieux, leur corps est moulé avec slip incorporé : ils ne sont jamais nus.



 


Comme Barbie, je les trempe dans la peinture et les imprime. Je les complète aussi.

 




 

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 12:33

La barbie

 

Petite, je n’aimais pas les baigneurs. Ils pouvaient bien crier maman, avaler un mini biberon et faire pipi, ça ne m’intéressait pas. Les petites filles modèles dans leurs jolies robes à volants et leur panty en dentelles m’ennuyaient tout autant.


Non. Ce que je voulais, c’était une poupée mannequin, c’était une autre vie, c’était devenir une femme belle et libre. Mes parents s’y opposaient au nom de la résistance à une image américaine de la femme, avec la ferme intention de me transformer en épouse et mère de famille, en femme respectable.



Bon. Dès qu’on m’a lâchée en colonie avec un peu d’argent de poche, j’ai acheté Podium (*) et une poupée mannequin.

 




J’ai de la reconnaissance pour cette poupée qui la première m’a fait entrevoir un autre destin, m’a donné envie de grandir, et a contribué à éviter que je me trompe gravement de direction dans la vie.


 

(*) Podium était à l’époque un journal pour gamines, dans lequel on retrouvait tous les chanteurs français des 70s ; sur la couverture de mon unique exemplaire rayonnait Claude François ; dans le magazine, on pouvait gagner un déjeuner avec Mike Brant (j’avais 10 ans).

 

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J’ai trouvé une vraie barbie dans un vide-grenier cet été. Je l’ai choisie blonde pour qu’elle soit plus vraie. Elle a dans le creux des reins un copyright de 1966 : nous avons le même âge.



 

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J’attache les cheveux longs de Barbie en chignon (je ne me résous pas encore à les tremper dans l’encre). J’enduis son torse, ses bras, ses jambes, de peinture et d’encre, et j’applique doucement le papier sur sa peau.

Son corps se détache du papier comme Vénus sortit un jour de la mer. Son cou de cygne, ses seins en obus, ses hanches étroites, ses jambes trop longues. Parfois la peinture crée une éclipse du corps, un glissement du bras, une déformation frémissante.




Je la laisse nue ou bien j’imbibe des tissus d’encre pour l’habiller.

 



 

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Les empreintes de Barbie (mais pas Barbie elle-même bien sûr) pourraient être des autoportraits.



 

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 11:26

 

 

 

Les robes de la collection printemps 2008 sont imprimées sur papier chinois, à partir d’une petite robe en gaze teinte d’encre de chine [photo ci-dessus]. Elles sont ensuite marouflées sur toile de lin et coton, parfois même sur la chaux des murs nus, enveloppées de papier de soie ou vieillies de jus d’encre, parfumées au thé ou fleuries de rose, frottées d’ombre de fusain ou transpercées de lumière, caressées par la douceur des plumes, tâchées de pleurs et de coulures d’amour, voilées comme une mariée, décolletées comme une putain, arachnéennes sous la pluie, le soleil et la lune.

 

Nouées mais ouvertes, dansantes ou nuageuses, fragiles et intemporelles, elles vibrent et vivent et frissonnent et puis s’usent, gardant la trace chaude du corps qui les a habité avant de disparaître.

 

Parce que ce sont des robes d’amoureuses, dans leur sillage flottent les mots de Marguerite Duras (la maladie de la mort).

 

 

 

[ toutes les robes de la collection sont rangées dans l'album photo correspondant ; vous le trouverez à droite de l'écran]

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 17:57

 

Car nommer limite le réel.

 

Les carnets ne relatent ma vie qu’incidemment ; quand ils le font, ce sont tout simplement des carnets de vie. Mais ils parlent plutôt de ce que j’ai dans la tête et dans le corps. Ce ne sont pas des carnets narratifs mais des carnets de réflexions, de sensations, des carnets d’expérimentations, des carnets de fond.

 



Ils sont là pour matérialiser le temps qui passe, on pourrait les appeler les
carnets du fil du temps, qu’on embobine pour ne pas le perdre. Ces carnets d’attrape-temps sont chronophages pour retenir la vie.

 

Ils s’ouvrent aux moments perdus – pour qu’ils ne le soient plus - comme des carnets d’entre-temps. Carnets des interstices, ils s’immiscent dans les failles de la vie et du temps, et conduisent à d’autres mondes, d’autres dimensions. Ce sont des carnets de passages.

 

J’arrive le soir d’une journée de travail inintéressant, parfois absurde, souvent épuisant. Je suis déstructurée physiquement et psychologiquement. Je m’assieds à ma table et je plonge la main dans le tas de petits papiers que j’ai gardés pour leur matière, leur couleur, leur potentiel que je suis seule à voir car ce sont des riens même pas beaux. J’en choisis quelques uns, et j’en fais quelque chose, que je pose dans mon carnet. Voilà. Mon centre est remis en place ; la journée a enfin un sens, une raison d’être. Je me sens apaisée, décontaminée. Ce sont les carnets du centre, les carnets du noyau.

 

Ils me vident la tête comme des carnets du vent. Ils portent mon empreinte comme des carnets de traces. Ils m’accompagnent sur mes chemins solitaires comme des carnets d’errance.

 

J’apparais en filigrane derrière ces textes que parmi tant de pages j’isole et recopie, à travers les dessins même s’ils ne racontent pas directement mon histoire. Je crée un univers à l’image de l’intérieur de mon corps, une carte du dedans. Alors entrer dans mon carnet revient à entrer en moi. On pourrait dire que ce sont des carnets de vie intérieure, des carnets d’âme. Mais aussi des carnets de ventre, des carnets de sexe.

 


Dans ces méandres qui me fon(den)t, ils suivent une route compliquée, qui monte et qui descend dans les vallonnements du paysage, qui disparaît et réapparaît dans les plissements de la chair, dont on connaît la fin mais pas le parcours. Entre leurs pages, ils enveloppent le monde en moi. Ces
carnets du pli tissent le ciel et la terre pour m’indiquer un endroit où être.

 

Si j’avais de grandes oreilles, ce serait les carnets de la chèvre.

Si j’étais lumière, ce serait les carnets de la lune.

Si j’étais fleur, ce serait les carnets bleus.

 



19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 17:30


 

[Parce que c’est quand même tout un problème pour l’exposer, l’exhiber, l’exalter, l’exploiter, bref pour exercer toute action en « ex » c’est-à-dire en projection vers l’extérieur. Evidemment, puisque qu’avec le carnet, il s’agit d’effectuer un cheminement vers l’intérieur.]

 

[Et puis ça me ressemble, d’être là mais fermée, d’avoir plein de choses colorées en dedans qui n’apparaissent pas, sauf à quelques uns parmi lesquels seuls un ou deux individus oseront m’ouvrir.]

 

1) pour qu’il y ait un désir de voir et un allant du corps

On peut passer devant le tableau accroché au mur sans le laisser accrocher son regard, déambuler dans une exposition en racontant ses problèmes de couple à sa copine, glisser superficiellement à la surface sans entrer dans aucune profondeur.

Le carnet demande à aller voir, à se diriger vers l’œuvre, à la prendre dans ses mains, à la manipuler en tournant les pages, bref il exige de l’énergie, une présence, au moins un engagement du corps si ce n’est de l’esprit (bien sûr, on peut toujours tourner les pages de manière automatique en parlant de tout autre chose et sans même regarder les feuilles, l’esprit ayant bien enregistré qu’il faut tourner chaque page jusqu’à la fin et la main s’appliquant à remplir ce devoir - je l’ai vu faire).

2) parce que c’est un rapport intime à l’oeuvre

C’est un petit format qui tient dans le creux des deux mains. Il laisse sur la paume la sensation de sa matière et le sentiment de sa fragilité.

Il s’ouvre et se ferme comme une bouche, un coquillage, les ailes d’un oiseau, un sexe de femme.

Il n’accepte qu’une ou deux personnes à la fois, qui doivent s’accorder sur un rythme commun. Personne ne peut se glisser entre vous et l’œuvre en vous cachant la vue sans présenter d’excuses. Pour une fois le spectateur a le droit de toucher, il lui reste même du noir sur les doigts.

Le carnet est un passage de l’extérieur vers l’intérieur, une mise en perspective interne sur soi, une porte ouverte sur le dedans. Aussi bien pour l’artiste que pour le spectateur.

3) parce que c’est un rapport au temps dans une vie humaine

Avec le carnet, il faut bien s’arrêter, prendre du temps, celui de tourner les pages, de feuilleter de gauche à droite dans l’axe du temps ou de picorer au hasard, de s’oublier dans une image.

Le carnet exige du temps. Il est lui-même du temps emmagasiné. Et par sa forme, il demande au spectateur de lui en donner encore. Le carnet est une forme de stockage du temps qui s’auto-recharge quand il fonctionne.

4) parce qu’il dévoile ce que cache la peinture

Il déroule le temps alors que la peinture le superpose, et voir les pages du carnet, c’est découvrir toutes les strates que le peintre accumule sur la toile, tous les tableaux qu’il élabore et qu’il perd dans la matière pour aller le plus loin possible. La profondeur de la peinture remonte à la surface.




5) parce que c’est à la fois

une peinture et une sculpture

un volume et une surface

un fil et un tissage

un pli, un dépli, un repli

un creux et une crête

du cousu et du collé

de l’épais et du fin

de l’écrit et du peint

des hauts et des bas

de l’ombre et de la lumière



6) parce que le carnet est un espace

Il a l’air petit et il est immense.

Malgré son petit format, on plonge dans un carnet, et le fil des pages construit un univers aussi grand que l’univers, comme un roman fait vivre une vie. Ses feuilles mises bout à bout parcourent des kilomètres, couvrent des mètres carrés.

Le carnet est à géométrie variable, il supporte tous les formats. Dans ses plis il contient d’autres dimensions qui se déplient dans la tête du lecteur.

Puisqu’il avale toute une vie, il est grand comme le monde.

7) parce que « la vie est dans les plis »

Le carnet est rempli de pliures. C’est un plissé de papier, une articulation de replis de matière et de plissements de pensée, un tissu de chair et d’âme. Ses plis racontent les hauts et les bas de l’existence, les envols et les glissades, l’heureuse impossibilité d’un flux linéaire de la vie. Le sommet de ses plis, c’est un point de vue sur la courbure des choses.

Le carnet enveloppe le monde dans les bourrelets de son ventre, il l’invagine dans les rides de sa peau. Le pli,  c’est aussi un creux - un vide salutaire dans une société saturée de plein - qui permet d’onduler entre la lumière et l’ombre.

Car dans la fente du pli, il y a le mystère et la nuit.

Le pli est la condition du surgissement.

 

 

 

5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 12:50


 












ïïï

Dans la forme du carnet, il y a un dos mais pas de devant. Le carnet ne vous regarde jamais en face, au mieux de côté.

ïïï

Dans la forme du carnet, il y a forcément du temps. Le carnet est une tartine de temps bien étalé.

ïïï

Le carnet s’ouvre et se ferme comme une bouche, un coquillage, les ailes d’un oiseau, un sexe de femme.

ïïï

Le carnet c’est comme les ouvrages de jeunes filles, ça occupe les mains.

ïïï

Le carnet est une forme de stockage du temps qui s’auto-recharge quand on s’en sert.

ïïï

Le carnet est un médicament complexe qui convient à l’obsessionnel ; en revanche il aggrave l’état du paranoïaque ; il est sans effet sur l’hystérique.

ïïï

 

ïïï

Faire un carnet c’est faire le chat. Ou bien l’écureuil.

ïïï

S’ouvre le carnet comme un écorché expose ses entrailles (sur une gravure du XVIIème siècle).

ïïï

Le carnet peut contribuer à réaliser deux fantasmes humains : la vie éternelle et la remontée du temps.

ïïï

Il faut se méfier du carnet.

De dos, il est clos.

De plat, il est étale.

De tous les autres côtés, la tranche de la page est le fil de la lame.

ïïï

Entrez dans mes carnets comme dans les maisons que je n’ai pas. Ouvrez les portes, trouvez votre chambre.

ïïï

Un carnet, c’est fait de plis et de creux, c’est plein de fentes et d’arêtes. Et pourtant, les hommes ne lui ont pas donné un nom féminin.

ïïï


 



4 novembre 2008 2 04 /11 /novembre /2008 14:20



Les Plumes et les Elles sont issues d’impressions sur papier chinois marouflées sur toile. Ces impressions uniques – ou monotypes – sont faites, dans le cas des Plumes, à partir d’une plume d’oie enduite d’encre de Chine ou de peinture acrylique, et pressée sur le papier. Les Elles sont tirées d’une plaque de carton plastifié sur laquelle un fil cousu dessine la ligne. Elles sont ensuite habillées de pièces de tissu imprégnées de couleur et appliquées sur leur corps. Dans chaque carré de quatre Elles, une partie différente du corps de chacune est ainsi « impressionnée ».





Une seule Elle est restée nue.

 

Imprimer, c’est coller puis décoller, unir puis séparer deux corps. La matière se partage entre les deux, comme entre les amants, entre la mère et l’enfant. Chacun laisse des bouts de soi à l’autre. Des deux côtés - la plaque originale et le papier imprimé - il y a une beauté, à la fois identique et différente. L’une regarde l’autre dans un miroir et inversement. On peut faire plusieurs passages, mais le support finit par s’user, il tombe en lambeaux, comme le cœur et le corps.

Imprimer, comme faire l’amour ou enfanter, c’est laisser la matière créer. Puis à un moment donné, prendre une décision.

 

Les Plumes et les Elles sont nées dans mes carnets quotidiens. Elles étaient accompagnées des textes que je lisais au moment de leur apparition. Je ne sais qui des mots ou des images a généré l’autre, et j’ai gardé les mots de Patrick Chamoiseau (Biblique des derniers gestes) et de Jean Genet (Notre-Dame des Fleurs) sur la toile.


[les tableaux de cette série sont visibles dans l'album photo correspondant situé à droite de l'écran]

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3 novembre 2008 1 03 /11 /novembre /2008 12:39


La série Horizon est issue d’une recherche sur le paysage et sa dimension humaine.



 

Le paysage : ce serait étaler des couches de matière, les croiser comme on tisse la trame de la terre et la chaîne du ciel, pour dessiner la croix qui marque la place de l’homme dans l’espace.


Ce serait gratter, racler la matière, pour retrouver le dessous, explorer les stratifications du temps, creuser le ventre de la terre et toucher à l’embryon du monde, un travail d’archéologue.


Ce serait écrire le geste de l’herbe, peindre le pourrissement des corps qui nourrissent le sol, les âmes qui colorent le ciel, la peau de sable, les cheveux d’horizon, la poussière et l’humide, le creux et le jaillissement organiques, l’ombre qui se couche et la lumière qui luit tout au fond.

 

Entre le ciel et la terre, où est l’homme ? Un petit point perdu dans l’immensité ou toute la matière étendue ?



[les tableaux de cette série sont visibles dans l'album photo correspondant situé à droite de l'écran]
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3 novembre 2008 1 03 /11 /novembre /2008 11:39


Comme un être humain, le carnet présente un aspect extérieur, et recèle une vie intérieure.

Le carnet en dedans : photographier les pages

Faut-il photographier chaque page ou chaque double page ?

Faut-il montrer les bords irréguliers des feuilles ?

Les pages n’étant pas toutes de même taille, elles laissent entrevoir celles qui précèdent ou celles qui suivent.

Elles laissent parfois transpercer l’encre du dessin qui se trouve au dos.

Tout se tient.

Le carnet au-dehors : photographier l’objet

Le carnet étant un parallélépipède, on peut le prendre par différents côtés.

 

Les plats

Les plats des carnets sont déjà des images.

Seul, le carnet accroché au mur devient tableau. C’est une fenêtre qui, de plus, peut réellement s’ouvrir sur différents paysages.

Combinées, ces images créent de grandes fresques. Il y a changement d’échelle. C’est à la fois une couverture en patchwork et le quadrillage d’une grille de prison.

 

Le dos



Les dos s’érigent comme des colonnes de temple, ou se reposent comme des marches d’escalier.

Le dos semble toujours robuste. Il apparaît totalement clos. Il porte à lui tout seul les indications de la temporalité du carnet. Il est la charnière qui fait que le carnet est carnet et non feuilles au vent. Du coup, c’est lui qui a les nerfs.

 

Les tranches de tête et de queue

Les tranches du carnet sont complexes, rayées, plissées du fil des pages. Leur aspect incertain évolue constamment. Comme des branchies, elles respirent.

Elles ouvrent et referment le passage intermédiaire – cet infra mince - qui conduit de l’extérieur à l’intérieur, et donne accès au secret.

Vues du ciel, elles figurent la musique de l’accordéon, le souffle de l’éventail, l’envol de l’oiseau.

 


La gouttière : au creux du corps

Par elle on ouvre le ventre du carnet.

Selon qu’on écarte plus ou moins les multiples plis de son rideau, elle laisse voir des formes, des mots, des couleurs. Elle se compose de dizaines de portes qui s’entrebâillent chacune sur des pièces différentes. De ces fentes d’ombre surgissent des corps qui passent, des voix interrompues, des choses noyées remontant à la surface.



Les fils des pages incarnent la succession du temps. Au sein du rythme de ces lignes verticales, l’image s’incruste dans le cours de la temporalité du carnet.

Si l’on couche le carnet, les rayures horizontales relient le ciel à la terre, roulent les vagues dans la mer.












30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 15:46

Un carnet sur soi parce que :

l’œuvre,

le carnet est le moyen de toujours rester en contact avec la peinture c’est-à-dire avec l’exigence d’essentiel.

Il me réapprend à être en éveil ; il m’oblige à toujours garder un regard de peintre. Il me permet de mieux voir, mieux ressentir, mieux retenir, et modifie ma façon de créer. Il ne s’agit pas de raconter ma vie mais plutôt de décrypter ce que j’ai dans la tête.

A travers lui je vois avec des yeux ouverts et des sens déployés ; avec la liberté et tous les possibles qu’il implique, j’essaie de déjouer les codes de lecture pour me créer de nouveaux signes personnels, entre observation du monde et implication au monde.

J’écris peu de textes dans mon carnet ; je cherche à explorer l’image, le geste pictural, la matière pour dire sans les mots. Ce serait une sorte d’élaboration d’une expression sensible, peu narrative bien qu’elle soit très liée au vécu, qui remplacerait l’alphabet pour parler au corps plus qu’au mental. Il peut y avoir des phrases mais ce sont rarement les miennes ; je les note dans mon carnet parce qu’elles me concernent et qu’elles vont se transformer en images ; il peut y avoir des mots pour leur seule puissance évocatrice. Une poésie de l’image.

Ce qui entre dans mon carnet, je l’avale pour m’en nourrir.

Je fabrique mes carnets : chacun d’eux est constitué de quatre cahiers facilement transportables, que je relis ensemble une fois achevés. Dans la fabrication des cahiers, j’insère des feuilles de différentes couleurs ou matières, vierges ou déjà inscrites, pour provoquer de nouvelles contraintes, de nouveaux hasards qui me conduisent à des découvertes.

C’est un lieu d’expérimentation sans retenue ni limite. Je ne l’utilise pas pour des croquis préparatoires ou des études de réalisations futures, mais bien comme le support d’une œuvre à part entière, une oeuvre d’une autre nature, comme le journal d’un écrivain en est une au même titre que ses essais ou ses romans.


le temps,

Le carnet enregistre du temps. Il concrétise la mémoire. Il préserve les souvenirs.

Si les couches se superposent dans le tableau, dans le carnet elles s’étalent et se laissent voir. Le fil des pages est aussi le fil du temps. Ce que je trace aujourd’hui réapparaîtra peut-être plus tard. Je feuillette parfois mes carnets comme je me souviens, comme je rêve. C’est un carnet de voyage du quotidien, un compagnon de l’ordinaire. En occupant les moments perdus, il conduit à entrevoir l’interstice, l’intervalle auquel on ne prête pas attention. L’entre-temps.

Il accumule le temps, le saisit et le matérialise, le ralentit et le déplie, le creuse, l’ouvre, le perd, le gagne, le regarde couler.

En ouvrant mon carnet pour prendre le temps d’y noter quelque chose, je me pose en retrait du monde, j’arrête le cours du temps ; mais aussi, je ne subis plus une cadence étrangère, j’impulse mon rythme propre.

Le carnet est un palimpseste. Il est fabriqué avec des feuilles récupérées : soit d’anciens dessins recyclés, soit des belles feuilles de dessin, soit des papiers industriels en raison de leur histoire, de leur matière, de leur couleur… Le carnet est un espace où j’ai déjà tracé ma marque, déjà inscrit du temps. Sur cette mémoire, je dessine un nouvel épisode, je mêle du passé et du présent. Il n’y a jamais de raté mais de nouvelles vies, de nouveaux départs, toujours la possibilité de recommencer.


et la vie.

Le carnet définit, met en forme, accouche du monde intérieur dans un univers intime qui éclot et se referme, se porte sur soi toujours, se montre avec prudence. C’est un miroir, un exutoire, un témoignage, un testament. Le carnet est un territoire singulier.

Parce qu’il ouvre à la liberté d’être, c’est un espace de développement personnel, de réflexion, de construction. Il se fait acte de résistance.

Grâce à sa légèreté, sa mobilité, il est possible à tout instant de se poser dans son carnet, c’est-à-dire de se centrer sur soi pour regarder le monde comme une méditation. Il me sert de sas de décontamination.

Il est une déclaration de présence au monde. Il m’identifie, il me distingue, il me désigne aux yeux des autres, et en même temps il me protège.

Il prend tout ce que j’y déverse, il préserve ce qui est précieux et porte à ma place ce qui est trop lourd, il m’allège le corps et l’esprit. En les enfermant dans mon carnet, je m’approprie les choses pour qu’enfin elles deviennent réelles.

Parce qu’il se déplace partout avec moi, il est la constance et l’amarre. Il donne un sens à l’errance et à l’existence, il trace un chemin personnel. Champ d’expériences, il permet de vivre doublement, vivre autrement, vivre intensément l’instant.

Exister avec un carnet dans la poche et dans la tête, c’est changer le regard sur la vie, la manière d’être au monde.

 

   

Le carnet devient une œuvre totale faite de la matière du temps pour raconter une vie.


30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 15:23

je fais des carnets pour garder un contact quotidien avec la création

je fais des carnets pour avoir moins l'impression de perdre ma vie à la gagner

je fais des carnets pour garder une trace de l'instant et le vivre plus intensément

je fais des carnets pour épater les garçons

je fais des carnets pour accumuler du temps et puis le regarder

je fais des carnets pour rester centrée sur moi dans une société d'éparpillement

je fais des carnets pour survivre

je fais des carnets pour parler à quelqu'un

je fais des carnets pour réfléchir quand même de temps en temps

je fais des carnets parce que je n'ai pas de mémoire

je fais des carnets pour laisser ma marque à moi aussi, il n'y a pas de raison

je fais des carnets parce que c'est dérisoire, fragile, inutile, essentiel

je fais des carnets parce que c'est le seul endroit où l'on me fiche la paix

 

je fais des carnets pour voir qui je suis









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